Au Danemark, le temps béni des colonies

Mikael Hertig

Juillet 2017

 

Qinngorput, Nuuk, fevrier 2017 Mikael Hertig foto (c)

Résumé

Malgré la mise en place progressive d’un transfert de pouvoir et de compétences entre le gouvernement du Danemark et Naalakkersuisut – le gouvernement du Groenland- depuis les années 1970, cela n’est pas le signe d’une pacification des relations entre le petit pays nordique et son ancienne colonie. Un débat a vu le jour récemment dans la presse : le gouvernement Groenlandais souhaite l’indépendance, le Danemark souhaite que le « Rigsfaellesskabet » continue. Un historien danois, ancien professeur à Illisimatusarfik, l’université du Groenland, a publié un article dans Weekendavisen un article affirmant que le Groenland n’avait jamais été une colonie. Cela s’oppose à nombre de travaux d’historiens sur la question tout en allant contre les définitions et statuts juridiques aussi bien danois qu’internationaux. Deux Danois vivant au Groenland se sont vus refuser un droit de réponse dans plusieurs journaux danois. Cette fermeture des espaces de discussion and du débat politique révèle la nature taboue de la question de l’indépendance et différents usages politiques du terme de « colonie ». En effet, cela interroge ce qu’est le Groenland en tant qu’entité politique, et conséquemment ce qu’est le Danemark. C’est un tournant pris au cours des dernières années et qui se lit pleinement dans l’attitude de certains Danois envers les Groenlandais.

Un presque pays ?

Même si la tendance globale paraît être celle de la pacification des relations entre le Groenland et le Danemark et semble à première vue en bonne voie d’aboutir à l’indépendance du Groenland – si on se penche sur le processus de transfert de compétences vers les autorités groenlandaises depuis 1979 – les relations entre ces deux parties constituantes du Royaume de Danemark sont sous tension. L’ancien ministre groenlandais des affaires étrangères se considère toujours comme étant celui d’un « presque pays », toujours dépendant du Danemark à bien des égards. Lors d’un séminaire portant sur la politique de défense danoise en Arctique qui s’est tenu le 20 avril 2017 à Nuuk, Vittus Qujaukitsoq a déclaré :

« Notre attitude est claire. La question du futur du Groenland sera décidée par le peuple groenlandais. C’est également ce qu’a reconnu le Danemark dans les accords sur le gouvernement autonome de 2009. Il ne s’agit donc pas de débattre de quand est-ce que le Groenland pourra être indépendant. Il s’agit plutôt de savoir si le Groenland souhaite cela. (…) Le Groenland est juste l’une des dernières colonies du monde, qui n’est pas encore devenue indépendante ».1

En disant que le Groenland est toujours une colonie danoise, le ministre soutient une position très claire. Une colonie peut être définie comme étant « un pays ou une aire contrôlée politiquement par un pays plus puissant qui se trouve souvent à grande distance de l’aire considérée ».2 A l’opposé de cela, la position officielle danoise est que le Groenland a été en quelques sortes une colonie danoise jusqu’à 1953, date à partir de laquelle la constitution danoise (Grundloven) a fait du Groenland un département danois. Mais si en théorie le statut a changé, dans les faits, les autorités danoises ne travaillent pas activement pour l’indépendance du Groenland. A peine un mois s’était écoulé depuis la déclaration de Vittus Qujaukitsoq que le premier ministre danois avait écrit dans une acceptation totalement différente ce que la relation dano-groenlandaise devait être :

« Le cœur du « Rigsfaellesskab » est fait de coopération et de solidarité. Un dialogue ouvert, bâti sur une dignité égale est la voie à suivre. Je pense que les trois pays sont plus forts lorsqu’ils restent ensemble. Dans une perspective tant historique que contemporaine, le Rigsfaellesskabet et les accords de gouvernement autonome sont des sollutions uniques qui laissent aux peuples des îles Féroé et du Groenland la place dont ils ont besoin pour façonner leurs pays à la vitesse qui leur convient. Notre cohésion fonctionne uniquement parce que nous échangeons ouvertement et avec honnêteté entre nous. Nous posons les bonnes questions et nous respectons nos différences »3

Pour le premier ministre danois, Groenland et les îles Feroé ont la même valeur que le Danemark au sein du Rigsfaellesskabet – et plus, ils seraient parties intégrantes de l’ensemble. Mais au Groenland, l’idée selon laquelle le Rigsfaellesskabet « respectent (…) leurs différences » n’est pas vraiment une réalité en raison des représentations associées à la présence danoise. La tension entre le Danemark et son ancienne colonie est palpable. Dans cet article, nous montrerons en quoi cela peut être positif pour les deux parties, même si ces dernières ont des discours diamétralement opposés.

Danifier le Groenland : le « modèle » danois comme cadeau

A l’international comme parmi les Danois eux-mêmes, le Danemark est souvent considéré comme un modèle, tant sur les plans du développement que de son fonctionnement politique : pour ne citer que deux indicateurs, il possède le quatrième plus haut indice de développement humain4 au monde et est considéré comme le pays le plus transparent en 2016.5 Il est donc vu dans le monde entier comme disposant d’un système social de qualité et d’une éthique solide, ce qui lui confère une forme d’autorité normative. Mais entre être respecté et être érigé en modèle à suivre, il n’y a qu’un pas, et dans la relation avec le Groenland, ce statut fonctionne comme des œillères.

La « danification » du Groenland s’est faite selon ces codes, avec l’idée sous-jacente que les standards de développement danois pourraient permettre, s’ils étaient suivis, de faire entrer le Groenland dans la modernité. Mais ce processus n’a aucunement pris en compte les spécificités de la culture inuit locale. Aux premiers temps de la colonisation, les autorités danoises ont présenté la « modernisation » comme un danger pour la culture inuit traditionnelle et ont tenté de sanctuariser le Groenland, le constituant en une sorte de paradis perdu – une démarche qui relevait davantage de la protection des intérêts économiques danois, et en particulier de la préservation du monopole sur la pêche et les produits du phoque que de l’altruisme.6 Mais au début du XXe siècle, les fragilités du modèle économique groenlandais, reposant essentiellement sur la subsistance devenaient de plus en plus complexes à gérer. La situation s’est donc progressivement inversée, avec une accélération du processus à partir de 1953. A cette époque, le Groenland fait l’objet d’investissements massifs : il s’agit de rétablir une sorte d’équilibre territorial, entre ce nouveau département danois et les autres, de l’autre côté de l’Atlantique. Dès lors, l’apprentissage du danois écrit et parlé, ainsi que le transfert d’usages administratifs danois sont devenus la norme dans l’administration publique groenlandaise, largement gérée par des Danois, au bagage éducatif largement plus élevé que les populations locales. Si la tendance est toujours présente aujourd’hui, elle s’est malgré tout affaiblie pour laisser plus de place aux Groenlandais dans la gestion de leur territoire.

D’une manifestation de pouvoir au problème colonial ? Quand l’empire danois se divise

Jusqu’à la première moitié du vingtième siècle, posséder des colonies était positif, apportant richesses et rayonnement diplomatique. Alors que l’empire britannique dictait les lois, le Royaume de Danemark avait des colonies en Inde, en Afrique, dans les Caraïbes et en Atlantique Nord. Le modèle démocratique danois a aussi du plomb dans l’aile. Dans les années 1930, un conflit territorial ayant pour objet le nord-est du Groenland a éclaté entre le Danemark et la Norvège. Pendant le différend, le verdict posé par la cour de Justice internationale a clairement établi le statut du Groenland comme étant une colonie danoise.7

Si à l’époque du jugement être une puissance coloniale était toujours considéré comme positif, un ensemble de phénomènes commencèrent à remettre en question cette signification. La montée des fascismes en Europe et leurs critiques, mais également l’émergence des « voix subalternes » telles que nommées par Gayatri Spivak au sein des principaux empires – comme en Inde par exemple, autour du Congrès National Indien- ont contribué à produire un nouvel ensemble de significations. La valeur du terme « colonie » changea alors progressivement pour aller vers le négatif. Plus la défense des droits humains individuels progressaient et étaient reconnus par les institutions internationales, plus l’idée d’un contrôle politique extrinsèque devenait injustifiable. Depuis la fin du XIXe siècle et les premiers textes comme celui de Rudyard Kipling, « White Man’s burden » (1899)8 jusqu’au XXIe siècle, en passant par les quatorze points de la liste du président Wilson (1918),9 le droit de chaque peuple à disposer de lui-même s’est bien installé et un long chemin a été parcouru. Le Danemark n’est pas en reste et il défend également officiellement cette reconnaissance du droit à l’auto-détermination.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’autodétermination comme processus de décolonisation a définitivement pris le pas sur l’assimilation, en grande partie grâce au rôle joué par l’Organisation des Nations Unies. L’opposition à l’assimilation comme mode de décolonisation – compris comme ne pas être un pays libre en dehors mais comme une intégration pleine et entière à la puissance coloniale – a grandi pendant et après la Seconde Guerre mondiale, avec l’affaiblissement des puissances occidentales et la naissance des Nations Unies. La tendance internationale était de libérer les pays colonisés dans l’objectif de respecter les droits humains fondamentaux, tout en soutenant la naissance de nouveaux Etats.10 Alors que les premiers textes internationaux défendant ces conceptions que sont les deux conventions pour les Peuples Autochtones de l’Organisation Internationale du Travail (en 1957 puis plus tard en 1989) ont permis de poser les premiers jalons d’un droit international écrit en la matière, c’est surtout la déclaration des Nations Unies sur les droits des Peuples Autochtones – seulement adoptée en 2007 par l’assemblée générale – qui reconnait juridiquement, à l’échelle internationale, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et par conséquent, l’existence de « territoires non autonomes ».11

Le Danemark a ratifié la dernière. Ce faisant, les autorités danoises sont formellement obligées d’abandonner le modèle assimilationniste, ou du moins, de reconnaître le droit des peuples à l’auto-détermination. Cette ratification a été actualisée légalement par l’adoption du Selvstyre – ou Self-Governement Act – en 2009 fruit de luttes et de débats, qui sanctionne l’émancipation politique partielle du Groenland. Quatre ans plus tard, le Gouvernement du Groenland mis en place une commission de réconciliation, qui avait pour objectif d’obtenir le pardon des autorités danoises pour les violences subies par le passé. Le Gouvernement danois fut bien sûr invité, mais refusa. Peut-être l’invitation ne fut pas conduite en de bons termes, peut-être que le nom-même de la commission était trop agressif. Mais la forte conflictualité de la proposition a montré que la colonisation vécue par les Groenlandais n’avait pas été assez douce que les autorités danoises le laissent entendre. Le gouvernement craignait probablement les conséquences de possibles critiques quant à leur gestion passée du Groenland, pouvant aller de protestations, manifestations ou encore demandes de compensations financières. Cependant, la commission constituait de toute évidence une ouverture d’un espace de débat, tant sur les évènements passés que sur les rôles de chacune des parties dans leurs relations actuelles.

En refusant, les autorités danoises ont aussi montré qu’elles souhaitaient ignorer leurs propres erreurs et échecs, même si ces dernières n’avaient pas été commis dans l’intention de nuire. En refusant de se soumettre au risque de la critique, les autorités danoises ont aussi gâché une opportunité de débat, et c’est pourquoi le refus a été reçu avec beaucoup de déception au Groenland. Mais au Danemark, ces sujets ne sont pas considérés comme étant en haut de l’agenda politique. Les erreurs commises entre 1946 et 1953, mais également jusqu’en 1979 – lors des premiers transferts de compétences – ne sont toujours pas reconnues, et alors que les discussions sur la possible indépendance vont bon train à l’échelle du Groenland, le gouvernement danois semble regarder dans la direction opposée.

Entre la fausse information et l’utilisation politique d’un concept : « Greenland was never a colony »

En sciences sociales, l’un des fondements méthodologiques de la pensée scientifique est de travailler avec des concepts bien définis. Par ailleurs, l’influence des courants post-structuralistes comme les postcolonial studies nés dans les années 1960-1970 encouragent l’analyse des discours, afin de comprendre leur construction, mais aussi comment et pourquoi ils sont utilisés. Lorsque l’on regarde les appréhensions des termes de « colonie » ou de « colonialisme », les définitions sont assez claires et relativement stabilisées à l’heure actuelle, et internationalement reconnues sous l’égide des Nations Unies. L’acceptation la plus commune est celle d’un « pays ou une aire géographique contrôlée politiquement par un pays plus puissant, qui se trouve souvent à grande distance de l’aire considérée ».12 En droit international, le terme est également défini comme « une entité territoriale dépendante, sujete à la souveraineté d’un Etat indépendant, mais considéré comme partie intégrante de ce dernier en ce qui concerne les relations avec les Etats tiers ».13 Pour les Nations Unies, qui insistent sur le respect des droits de l’homme, c’est la reconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qui est considéré comme le réel indicateur du statut politique d’une région donnée.14

Mais l’usage des concepts est politique, et il l’est particulièrement dans le contexte dano-groenlandais. Depuis 2015 et avec une force grandissante dûe à sa médiatisation, l’ancien professeur-assistant à l’université de Nuuk Thorkild Kjaergaard a affirmé que le Groenland n’avait jamais été une « colonie danoise ». En 2017, il a ajouté que cela était également le cas en termes légaux :

« Au cours des trois ou quatre dernières années, un débat portant sur le statut constitutionnel du Groenland avant 1953 s’est développé. Le débat s’est ouvert autour d’une discussion portant sur le roman de Kim Leine, Les prophètes du fjord éternel, paru en 2012. Le Groenland était-il une colonie danoise aux XVIIIe et XIXe siècle, comme l’a affirmé Kim Leine ? Le Groenland n’a-t-il jamais été une colonie danoise ? Deux points de vue se sont opposés. Deux groupes s’affrontent alors : d’une part, un groupe d’ethnologues, d’hommes politiques, de scientifiques minoritaires, de journalistes et de politiciens, – qui en règle générale, n’ont aucune raison valable pour l’affirmer – soutiennent que le Groenland a été pendant des siècles une colonie danoise, jusqu’à la réforme constitutionnelle de 1953, où il a été pleinement intégré dans l’empire danois. D’autre part, l’historien Bo Lidegaard et l’auteur de ces lignes – se référant au statut du Groenland comme partie de la Norvège médiévale, puis plus tard au sein de l’empire dano-norvégien – défendent que le Groenland n’a jamais été une colonie danoise et n’avait jamais été perçue comme telle non pas seulement à Copenhague, mais aussi au Groenland, qui même après la Deuxième Guerre Mondiale, n’aurait pas aimé être appelé « colonie »15

Thorkild Kjaergaard ne se réfère à aucune définition légale ou statut juridique. Son principal argument historique repose sur une lecture des différents comportements des colons envers les populations des colonies. Il nie aussi la plupart des processus de décolonisation à l’œuvre depuis 1945. Selon Kjaergaard, être une colonie n’est pas lié au fait d’être sous contrôle, mais au degré de brutalité utilisé dans ce but. Comme l’appropriation territoriale n’a jamais été particulièrement violente (selon Kjaergaard), le Danemark n’a jamais été un pouvoir colonial et le Groenland n’a jamais été une colonie. Si l’on se réfère aux conceptions contemporaines du terme de « colonie », il propose une approche totalement différente du terme. Son point de vue révèle une autre valeur, un autre sens accordé au terme de colonie, qui laisse les autorités danoises hors du débat, au nom du fait que pour qu’il y ait colonisation, il doit y avoir violence. Mais en écrivant cela, il limite la violence à sa dimension physique et guerrière, et refuse de considérer qu’elle peut aussi être symbolique. L’usage restreint du Groenlandais et l’imposition de la culture occidentale comme modèle unique de développement ont pourtant été de réelles violences.

Avec des définitions instables, et une perception toute personnelle de ce qu’est la violence, sans conscience de sa propre situation – un danois écrivant à propos du Groenland sans tenir compte des voix Groenlandaises – qui ne s’interroge pas sur le poids politique de son discours, son article n’a que peu de valeur d’un point de vue scientifique. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Kjaergaard n’a jamais publié ses résultats dans une revue à comité de lecture.

Ce qui est surprenant, au-delà de la position de l’homme qui va à l’encontre de la grande majorité des analyses des spécialistes de l’Arctique, c’est surtout la dimension que prend la diffusion de sa pensée dans la presse écrite danoise. Cela se joue également dans les relations entre gens de pouvoir. Ancien proche conseiller du ministre Anders Fogh Rasmussen ancien éditeur en chef de Politiken, Bo Lidegaard, soutient également cette position. Une fois encore, cela montre bien comment le discours scientifique peut être utilisé comme légitimation d’une posture politique. Par discours scientifique, nous entendons ici la voix de quelqu’un qui a le bagage académique et la légitimité institutionnelle nécessaire pour parler ainsi.

Un débat d’historiens dans la presse : quand le conflit conceptuel alimente les tensions entre Danemark et Groenland.

Le débat autour de l’idée que le Groenland n’a jamais été une colonie s’est développé avec la publication du roman de Kim Leine décrivant la relation entre les autorités danoises et les Groenlandais comme marquée par des rapports de pouvoir déséquilibrés.16 A côté de Kjaergaard se tient l’ancien éditeur en chef de Politiken Bo Lidegaard, qui est proche tant du premier ministre que du ministre des affaires étrangères. L’article de Kjaergaard semble donc aller dans le même sens que les intérêts gouvernementaux dans le contexte actuel. D’abord, l’attitude danoise depuis 1945 a été de défendre l’assimilation, ou du moins une certain équilibre entre le contrôle et l’autonomie locale. Cela suit un ensemble de préjugés sur les Groenlandais encore particulièrement présents au Danemark, qui vont des « bons » ou des « mauvais » « eskimos », selon le degré de mise à distance culturelle et sociale construits par ce type de discours préconçu. On peut donc dire que la conception de la « colonisation » défendue par Kjaergaard et les discours politiques dominants vont dans le même sens, et se renforcent l’un l’autre, chacun tirant les bénéfices de l’autre. D’un côté, la légitimité académique institutionnelle est un garde-fou pour les représentants de cette position, et de l’autre, c’est également un point positif que d’être soutenu par des médias dominants et des hommes politiques puissants en tant qu’intellectuel en fin de carrière.

Sur ce point en particulier, les figures politiques n’acceptent que rarement la critique. Dans cette perspective, un décentrement du débat autorise le déplacement vers une interrogation plus productive. Dans le contexte actuel, un débat portant sur l’attitude des gouvernements danois contemporains n’a que peu à voir avec la nécessité de savoir si le Groenland a été une colonie danoise ou non avant 1953. Cela fonctionne comme un barrage intellectuel : il a été prouvé à bien des reprises par des spécialistes que tant du point du point de vue du vécu des populations que des lois et de la gestion administrative que le Groenland a été une colonie si l’on se conforme aux définitions internationales contemporaines.

Cela est essentiel à concevoir comme étant une partie de l’histoire du Groenland qui doit être acceptée, et ce, particulièrement au Danemark. Par ailleurs, continuer à débattre de ces questions semble dépassé à l’heure où la situation du Groenland est hybride, tant sur les plans culturels qu’économiques ou encore sur les modes de fonctionnement politique. Il semble donc trop rigide aujourd’hui de se cantonner à ces catégorisations binaires. Il y a quelque chose de danois au Groenland – et cela pourrait être utilisé comme une force dans le processus conduisant à l’indépendance.

Vers la fermeture des espaces de discussion ?

L’hybridation culturelle de la société groenlandaise n’a pas à être utilisée comme une justification politique pour rester une partie du Rigsfaellesskabet, car cet entre-deux est probablement un fort élément dans ce qu’être Groenlandais veut dire.

En refusant tout droit de réponse aux positions de Kjaergaard, la presse danoise a pris la décision de clore deux débats : d’abord à propos de l’indépendance du Groenland et par extension, sur ce qu’est le Royaume de Danemark et sur ce qu’il a été. Mikael Hertig et Mads Faegtebord, deux Danois vivant à Nuuk se sont vus refuser un droit de réponse à Kjaergaard car la presse danoise à grand tirage suit les positions du gouvernement : « it’s better together » as McGwin said.17 L’indépendance comme division de l’empire danois est toujours un tabou malgré le processus de dévolution de compétences entre Copenhague et Nuuk en vigueur depuis 1979. Cette position arrêtée peut être lue comme une tentative de fermer le débat pour éviter un trop fort engagement de la société et de l’environnement politique danois sur ce point.

Il nous a discrètement été dit que nous devions comprendre que du point de vue des éditeurs, les positions critiques quant à l’attitude du gouvernement danois sur ces questions d’assimilation et d’indépendance du Groenland étaient si sensibles qu’elles pouvaient devenir une menace pour la stabilité de l’administration centrale, en particulier dans les cabinets du premier ministre et du ministre des affaires étrangères danois.

Mais la réelle menace semble davantage liée au fait que le cas groenlandais est vue comme une menace pour la poursuite du mythe de la politique d’intégration à la danoise. L’approche de Kjaergaard n’a jamais été ouvertement critiquée dans la presse car elle accompagne la position officielle mais plus ou moins tue des autorités danoises, qui refusent d’entendre toute critique à propos de leur comportement passé et présent envers son ancienne colonie. Il n’existe plus d’espace laissé ni au débat, ni à la réflexion. L’évidence du passé colonial a été posée, et aujourd’hui il est toujours possible de discuter de la continuation ou non de la domination, comme le suggérait Vittus Qujaukitsoq. Mais le gouvernement danois refuse d’y prendre part, alors même qu’il en est le principal acteur.

Il semble que les institutions politiques ont du mal à accepter qu’un jour ou l’autre, le Groenland fera ses adieux au Rigsfaellesskabet. Le Danemark était un empire ; et si le Groenland est petit démographiquement, sa taille est si souvent déformée par les projections Mercator qu’elle donne au petit Danemark l’impression de dominer un vaste territoire. La perte serait alors hautement symbolique.

Décentrer le regard danois

Les deux drapeaux sont soufflés par des vents opposés. Les deux gouvernements ont leur responsabilité dans cette discussion. Nous avons montré que la sensibilité de la question est si élevée que les éditeurs danois n’osent pas critiquer des discours réactionnaires qui peuvent contribuer à produire une réalité dans laquelle les Groenlandais ne sont pas reconnus comme un peuple ayant souffert durant la colonisation. Cette attitude contribue alors au maintien d’une relation déséquilibrée. Cela montre que l’espace de discussion est définitivement hiérarchisé entre dominants et dominés. Selon le droit danois et le droit international, le Groenland était bien une colonie danoise. On peut cependant se poser la question de savoir si le Danemark est toujours une forme de pouvoir colonial. D’abord financièrement, puisque le Groenland reçoit près de 3,6 milliards de couronnes par an en vertu des accords de Selvstyre de 2009.18 Cette dotation représente presque 25% du PIB Groenlandais. Mais aussi dans une dimension moins matérielle, et en suivant que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les Groenlandais sentent qu’ils sont toujours sous une forme de contrôle danois.

L’indépendance est largement acceptée comme un horizon d’attente, comme le montre un récent sondage19, mais aussi comme cela se lit dans la déclaration d’intention de la nouvelle coalition au pouvoir, formée de trois partis indépendantistes.20 Si ce n’est pas écrit noir sur blanc, la position est clairement assumée par le gouverment actuel, comme Vittus Qujaukitsoq l’a précisé en avril 2017 : « we want the independance and we are working for it ».21 L’issue politique est revenue sur le devant de la scène depuis qu’il a été décidé de mettre en place une commission constitutionnelle. Son objectif reste peu clair pour l’instant : s’agit-il d’écrire une constitution établissant le maintien dans le Rigsfaellesskabet ou est-ce un moyen de produire l’indépendance en l’écrivant ?

Au-delà des discours politiques, les hybridations culturelles et le statut d’entre-deux territorial sont des perceptions communes. Quelques habitants de Nuuk l’ont précisé, lorsqu’ils ont été apostrophés à ce sujet : « Le Groenland est toujours une sorte de colonie danoise, parce qu’il est toujours sous contrôle danois » (P.R., ancien directeur d’école à Nuuk) ; « Le Groenland n’est pas vraiment une colonie, mais quelque chose entre la colonie et l’Etat libre. Mais il est toujours économiquement dépendant du Danemark » (P.B., habitant) ; « Le Groenland est entre la colonie et l’Etat indépendant » (M.L., présidente des jeunes Siumut). Il semble que les habitants de Nuuk pour le moins – si ce n’est tous les Groenlandais – ont accepté cet entre deux, au point qu’ils ont besoin de l’affirmer par l’indépendance, vue comme un achèvement politique et culturel, même s’il reste la barrière matérielle de la dépendance économique.

Mais de l’autre côté de l’Océan Atlantique, la position dominante du gouvernement danois et de ses supporters tentent d’utiliser cette hybridité dans leur propre avantage, non pas comme le résultat du processus de colonisation qui a produit la spécificité d’un groupe social – les Groenlandais- mais comme la justification des frontières actuelles du Rigsfaellesskabet. En ce sens, une compréhension commune du droit à l’autodétermination pourrait être la seule voie pour dépasser cette situation taboue. Parce que le gouvernement du Danemark est toujours en position de force dans cette relation, la réouverture des espaces du débat ne peut venir que de Copenhague. Mais cela impliquerait que le gouvernement danois actuel change sa conception de ce qu’est le Danemark. Cela signifie qu’il faut rééquilibrer le débat en faveur des voix groenlandaises pour les laisser parler et les entendre dans leur diversité. Dans cette perspective, c’est un véritable espace public qui doit être réinventé, où chaque partie engagée a le droit de s’exprimer et de participer de sa production.

1 « Vores holdning er klar. Spørgsmålet om Grønlands fremtid afgøres af det grønlandske folk. Dette har Danmark også anerkendt med Selvstyreloven af 2009, og det er derfor ikke til forhandling, om Grønland skal have lov til at være selvstændigt. (…) Det vigtigste led i arbejdet på selvstændighed er ikke i sig selv et opgør med Danmark. Det er et naturligt ønske, som alle folk har. Grønland er blot en af verdens sidste kolonier, som endnu ikke er blevet selvstændig.” (citation originale en danois, traduite par les auteurs).

2 Auteur inconnu, 2017, ”colony”, Cambridge dictionnary, Cambridge University Press (en ligne) disponible ici: http://dictionary.cambridge.org/dictionary/english/colony (dernière consultation juin 2017)

3 RASMUSSEN L.L., 2017, “Kronik hentet fra Statsministeriets hjemmeside”, Statsministeriet website (site du premier ministre ) thttp://statsministeriet.dk/_p_14524.html (dernière consultation en juin 2017) : “Samarbejde og solidaritet er kernen i rigsfællesskabet. En åben og ligeværdig dialog er vejen frem, og jeg tror, at alle tre lande i rigsfællesskabet står stærkest, når vi holder sammen. I både moderne og historisk perspektiv er rigsfællesskabet og selvstyreordningerne unikke løsninger, som giver befolkningerne på Færøerne og i Grønland plads til at forme deres eget land i det tempo, de ønsker. Vores sammenhold fungerer kun, fordi vi taler åbent og ærligt med hinanden, stiller de gode spørgsmål og respekterer hinandens forskelligheder.” (citation originale en danois, traduction par les auteurs)

4 Programme de développement des nations unies, 2015, Global human development report 2014, 286p. Disponible ici : http://hdr.undp.org/fr/2014-report

5 Transparency international, 2017, Corruption index 2016, disponible ici : :https://www.transparency.org/news/feature/corruption_perceptions_index_2016

6 RUD, S., ”Governance and tradition in nineteenth-century Greenland” Interventions, 2014, vol. 16, no 4, p. 551-571.

7 Cour permanente de justice internationale, 1933, Fascicule n.53, statut juridique du Groenland oriental, arrêt du 5 avril 193, 109p, available here : http://www.icj-cij.org/pcij/serie_AB/AB_53/01_Groenland_Oriental_Arret.pdf

8 KIPLING R., 1899, « The White Man’s Burden : The United States and the Philippine Islands », McClure’s Magazine, vol. 12, no 4,‎ février 1899, p. 290.

9 WILSON W., 1918 ”President Woodrow Wilson’s Fourteen Points”, The Avalon Project, Lillian Goldman Lbrary Project (publication en ligne en 2008), disponible ici (voir surtout points 5&6) :http://avalon.law.yale.edu/20th_century/wilson14.asp

10 MYRDAL, G., 1968, « The beam in our eyes » (préface) Asian Drama, an inquiry into the poverty of nations, Kalvani Publishers, p.5-36

11 Organisation des Nations Unies, 2007, United Nations Declaration on the rights of indigenous peoples, resolution 61/295 adoptée par l’assemblée générale le 13 septembre 2007, 18p. Disponible ici : http://www.un.org/esa/socdev/unpfii/documents/DRIPS_en.pdf

12 Auteur inconnu, ”colony”, Cambridge dictionnary (online), Cambridge University Press, op.cit.

13 Auteur inconnu, “colony law and definition”, Us Legal website, disponible ici : https://definitions.uslegal.com/c/colony/ (dernière consultation en juin 2017).

14 Organisation des Nations Unies, 1960, Declaration of the granting of independance to colonial countries and people, adoptee par la resolution 1514 (XV) de l’assemblée générale, en décembre 1960. Disponible ici  : http://www.un.org/en/decolonization/declaration.shtml

15 KJAERGAARD T., 2017, ”Grønland og Hermod Lannungs private udenrigspolitik”, WeekendAvisen Bøger, 24 februrar 2017, p. 8-9 : « Med udgangspunkt i en debat på disse sider om Kim Leines historiske grønlandsroman « Profeterne i Evighedsfjorden » (2012) har der de sidste tre-fire år udspundet sig en længere diskussion om Grønlands statsretlige status før 1953. Var Grønland en dansk koloni i 17. og 1800-tallet som forudsat af Kim Leine ? Har Grønland overhovedet, når det kommer til stykket, nogensinde været en dansk koloni ? To synspunkter har stået overfor hinanden. På den ene side en broget flok af etnologer, politologer, minoritetsforskere, journalister og politikere, som – i reglen uden nærmere begrundelse – har hævdet, at Grønland gennem århundreder var en dansk koloni, indtil det med Grundloven af 1953 blev integreret for ikke at sige overintegreret i Det Danske Rige.På den anden side har blandt andre historikeren Bo Lidegaard og forfatteren af disse linjer – med henvisning til Grønlands stilling som en del af det dansk-norske rige – hævdet, at Grønland aldrig er blevet opfattet som sådan i København endsige i Grønland, som indtil et godt stykke efter Anden Verdenskrig meget skulle have sig frabedt at være en « koloni »

16 LEINE K., 2012, Profeterne i Evighedsfjorden, Glydendal, 522p.

17 McGWIN K., 2017, “Withdrawal symptoms”, Arctic Journal, mai 2017. Anciennement disponible ici : http://arcticjournal.com/politics/3193/withdrawal-symptoms#.WSVt4-ldDBk.twitter (fermeture du site web en juin 2017)

18 Statsministeriet, 2009, Lov om Grønlands Selvstyre, (en ligne). Disponible ici: http://stm.dk/_p_5490.html# (dernière consultation juillet 2017)

19 SKYDSBJERG H., TURNOWSKY W., 2016, ”Massivt flertal for selvstændighed”, Sermitsiaq AG, 1er décembre 2016,disponible ici : http://sermitsiaq.ag/massivt-flertal-selvstaendighed (dernière consultation juin 2017)

20 Inuit Ataqatigiit, Partii Naleraq, Siumut, 2016, Koalitionsaftale, 21p, disponible ici: http://naalakkersuisut.gl/~/media/Nanoq/Files/Attached%20Files/Naalakkersuisut/DK/Koalitionsaftaler/Koalitionsaftale_S_IA_PN_eng.pdf (dernière consultation juin 2017)

21 QUJAUKITSOQ V., 2017, Discours au séminaire de la politique arctique de défense du Danemark, Avril 2017.

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